Invictus - William Ernest Henley (1849-1903)

24 01 2010

Hors de la nuit qui me recouvre,
Noire comme un puits d’un pôle à l’autre,
Je remercie les dieux, quoi qu’ils puissent être
Pour mon âme indomptable.

Tombé dans l’étreinte des circonstances
Je n’ai pas gémi ni pleuré à voix haute.
Sous les coups de la fortune
Ma tête est ensanglantée, mais redressée.

Au-delà de ce monde de colère et de pleurs
Ne plane que l’Horreur de l’ombre.
Et pourtant la menace du temps
Me trouve et me trouvera, sans peur.

Peu importe l’étroitesse de la porte,
Le nombre des punitions sur le parchemin,
Je suis le maître de mon destin :
Je suis le capitaine de mon âme.

Source


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anémie pernicieuse

17 12 2009

je pourrais me reposer sur le passé,
il y a beaucoup de livres
sur les étagères,
les étagères
débordent.

je pourrais dormir toute la journée
avec mes chats.

je pourrais parler à
mon voisin
par-dessus la clôture,
il a 96 ans et
un passé
lui aussi.

je pourrais pester
contre la vie,
attendre doucement la
mort.

quelle horreur
ce serait :
faire comme tout le
monde.

il me faut arranger un
retour en arrière.

revenir
pouce par pouce
en rampant
vers
le soleil de la
création.

que la lumière soit !
que je sois !

je les
aurai
encore une
fois.

Charles Bukowski, Le Ragoût du septuagénaire, 1990, ©Editions Grasset pour la traduction française.


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supplique à une jeune passante

10 05 2009

fille en short, qui ronges tes ongles en tortillant du cul,
les garçons te regardent -
     tu as plus d’importance, semble-t-il,
que Gauguin ou Brahma ou Balzac,
plus, en tout cas, que les crânes qui nagent à nos pieds,
ta démarche hautaine brise la tour Eiffel,
fait tourner les têtes des vieux vendeurs de journaux à la sexualité
éteinte depuis longtemps ;
tes bêtises réfrénées, ta danse de l’idiote,
tes grimaces délicieuses - ne lave jamais tes sous-vêtements
sales, ne chasse jamais tes actes d’amour
à travers les allées résidentielles -
ne nous gâche pas ça
en accumulant kilos et fatigue,
en acceptant la télévision et un mari gnangnan ;
n’abandonne jamais ce déhanchement maladroit et inepte
pour arroser la pelouse le samedi -
ne nous renvoie pas à Balzac ou à l’introspection
ou à Paris
ou au vin, ne nous renvoie pas
à l’incubation de nos doutes ou au souvenir
du frétillement de la mort, salope, affole-nous d’amour
et de faim, garde les requins, les requins sanglants
loin du cœur.

Charles Bukowski, Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines (The Days Run Away Like Wild Horses Over the Hills, 1969) ©Editions du Rocher pour la traduction française, 2008.


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le fatigué bienheureux

6 12 2008

parfaitement en accord
avec le chant d’un poisson
je suis dans la cuisine
à mi-chemin de la folie
et je rêve de l’Espagne de
Hemingway.
il fait lourd, comme on dit,
je n’arrive pas à respirer
ai chié et
lu la page des sports,
ouvert le frigo
regardé un bout de viande
violet
l’ai remis
dedans.

on trouve le milieu
au bord
ce martèlement dans le ciel
n’est qu’une canalisation d’eau
qui vibre.

des choses terribles rampent dans les
murs ; des fleurs cancéreuses poussent
sur la véranda ; mon chat blanc a
un oeil arraché
et il ne reste que sept jours
de courses avant la fin du
meeting d’été.

la danseuse n’est jamais venue du
Club Normandy
et Jimmy n’a pas amené la
pute,
mais il y a une carte postale
d’Arkansas
et un emballage de Food King :
10 séjours gratuits à Hawaii,
je n’ai qu’à
remplir le formulaire.
mais je ne veux pas aller à
Hawaii.

je veux la pute aux yeux pélican
au nombril cuivre
et
au coeur ivoire.

je sors le bout de viande
violet
le jette dans la
poêle.

le téléphone sonne.

je tombe sur un genou et roule sous la
table. je reste là
jusqu’à ce qu’il
arrête.

puis je me lève et
allume la
radio.
pas étonnant que Hemingway ait été un
ivrogne, au diable l’Espagne,
je ne peux pas la supporter
elle non plus.

il fait si
lourd.

Charles Bukowski, Avec les damnés (Run With The Hunted, 1969~1993) ©Editions Grasset pour la traduction française.


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lavage de voiture

8 11 2008

je sors, le type dit, « hé ! » s’avance vers
moi, on se serre la main, il me donne 2 tickets
rouges de lavages gratuits, « à tout à l’heure »,
je lui dis, vais rejoindre ma
femme, on attend dehors sur un banc.
un noir qui boite arrive, dit,
« hé, vieux, ça va ? »
je réponds, « ouais, et vous ? »
« ça va », il dit, puis s’éloigne pour aller
sécher une Cadillac.
« ces gens te connaissent ? » demande ma femme.
« non. »
« alors pourquoi ils te parlent ? »
« ils m’aiment bien, les gens m’ont toujours bien aimé,
c’est ma croix. »
notre voiture est prête, le type me fait signe avec
son chiffon, on se lève,
je lui glisse un dollar, on s’installe dans la voiture, je
mets le moteur en route, le chef s’approche,
un grand type avec des lunettes noires, un balèze,
un grand sourire, « ça fait plaisir de vous voir,
mon vieux ! »
je lui rends son sourire, « merci, moi de même,
mon vieux ! »
je démarre, « ils te connaissent »,
dit ma femme.
« ouais, dis-je. je suis déjà venu. »

Charles Bukowski, Avec les damnés (Run With The Hunted, 1969~1993) ©Editions Grasset pour la traduction française.


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confession

2 11 2008

attendant la mort
comme un chat
qui sautera sur le
lit

je suis si triste pour
ma femme

elle verra ce
corps
raide
blanc

le secouera une fois,
peut-être deux :

« Hank ! »

Hank ne répondra
pas.

ce n’est pas ma mort qui
m’inquiète, c’est ma femme
laissée seule avec cette
pile de
néant.

je veux
qu’elle sache
cependant
que toutes les nuits
passées à dormir
à ses côtés

et même les futiles
disputes
ont toujours été
des splendeurs

et les mots
difficiles
que j’ai toujours eu peur de
prononcer
je peux à présent les
dire :

je
t’aime.

Charles Bukowski, Avec les damnés (Run With The Hunted, 1969~1993) ©Editions Grasset pour la traduction française.


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être gentil

11 09 2008

on nous demande tout le temps
de comprendre le point de vue
des autres
aussi
dépassé
idiot ou
détestable soit-il.

on nous demande
de considérer
leurs erreurs
leurs vies gâchées
avec gentillesse,
surtout s’ils sont
âgés.

mais l’âge est la somme de
nos actions.
ils ont mal
vieilli
parce qu’ils ont
vécu
dans le flou,
ont refusé de
voir.

pas leur faute ?

la faute à qui ?
à moi ?

on me demande de leur
taire
mon point de vue
par peur de leur
peur.

l’âge n’est pas un crime

mais le scandale
d’une vie
délibérément
gâchée

parmi tant
de vies
délibérément
gâchées

l’est.

Charles Bukowski, Avec les damnés (Run With The Hunted, 1969~1993) ©Editions Grasset pour la traduction française.


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ne connaît pas ses classiques

18 07 2008

cela fait 3 nuits
ou 3 jours
que je ne dors pas
et le blanc de mes yeux
est tout rouge ;
je ris dans le
miroir,
et je n’ai pas cessé
d’écouter le tic-tac
du réveil
et le gaz
de mon radiateur
diffuse
une odeur lourde,
épaisse et
chaude, parcourue
par le bruit
des voitures,
des voitures suspendues
comme des décorations
dans ma tête, mais
j’ai lu
les classiques
et sur mon divan
dort une pute
imbibée de vin
qui pour la première
fois
a entendu
la 9e de Beethoven,
et lasse,
s’est endormie
en écoutant
poliment.

imagine-toi un peu, papa, a-t-elle dit,
avec ton cerveau
tu pourrais être le premier homme
à copuler
sur la lune.

Charles Bukowski, Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines (The Days Run Away Like Wild Horses Over the Hills, 1969) ©Editions du Rocher pour la traduction française, 2008.


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pour Jane

13 07 2008

225 jours sous l’herbe
et tu en sais plus que moi.

ils ont pris ton sang depuis longtemps.
tu es une brindille sèche dans un panier.

est-ce ainsi que ça marche ?

dans cette chambre
les heures de l’amour
font toujours des ombres.

quand tu es partie
tu as presque tout
emporté.

je m’agenouille dans la nuit
devant des tigres
qui ne me laisseront pas en paix.

ce que tu étais
n’arrivera plus.

les tigres m’ont trouvé
et je m’en fous.

Charles Bukowski, Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines (The Days Run Away Like Wild Horses Over the Hills, 1969) ©Editions du Rocher pour la traduction française, 2008.


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femme endormie

24 05 2008

je me suis assis dans le lit au milieu de la nuit et t’écoute
ronfler
je t’ai rencontrée à la gare routière
et maintenant je m’émerveille devant ton dos
d’un blanc maladif et couvert de taches
de rousseur de l’enfance
tandis que la lampe dépouille l’insoluble
tristesse du monde
sur ton sommeil.

je ne vois pas tes pieds
mais je devine qu’il n’existe pas
de pieds plus charmants.

à qui appartiens-tu ?
es-tu réelle ?
je pense à des fleurs, des animaux, des oiseaux
ils semblent tous si bons
et si manifestement
réels.

tu ne peux pourtant pas t’empêcher d’être une
femme. nous sommes tous choisis pour être
quelque chose. l’araignée, le cuisinier.
l’éléphant. c’est comme si chacun de nous était
une peinture accrochée sur le
mur d’une galerie.

- et voilà que la peinture se retourne
sur le dos, et au-dessus du coude plié
je peux voir une 1/2 bouche, un oeil et
presque un nez.
le reste de toi est caché
à la vue
mais je sais que tu es une
oeuvre contemporaine, d’une modernité
vivante
peut-être pas immortelle
mais nous avons
aimé.

s’il te plaît continue à
ronfler.

Charles Bukowski, Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines (The Days Run Away Like Wild Horses Over the Hills, 1969) ©Editions du Rocher pour la traduction française, 2008.


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et la lune et les étoiles et le monde :

17 05 2008

les longues promenades
nocturnes :
voilà ce qui fait du bien
à l’
âme :
espionner les fenêtres
des femmes au foyer
fatiguées
de lutter
contre
leurs maris
que la bière rend dingues.

Charles Bukowski, Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines (The Days Run Away Like Wild Horses Over the Hills, 1969) ©Editions du Rocher pour la traduction française, 2008.


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quel est donc le problème, messieurs ?

24 04 2008

le service était lamentable
et le groom n’arrêtait pas d’apporter des serviettes
au mauvais moment.
ivre, j’ai fini par le cogner
à la tempe
c’était un petit homme et il est tombé
comme une feuille d’octobre,
bien fait,
et quand les flics sont montés
j’ai calé le sofa contre la porte
et mis la chaîne,
ainsi que le second mouvement de la Première Symphonie de Brahms
et je tripotais le cul
d’une gonzesse assez vieille pour être ma grand-mère
et ils ont fracturé cette bon dieu de porte
et ont repoussé le sofa sur le côté ;
j’ai giflé la pute qui hurlait,
me suis retourné et ai demandé :
quel est donc le problème, messieurs ?
et un jeunot qui ne s’était encore jamais rasé
a écrasé sa matraque sur ma tête
et le lendemain j’étais à l’infirmerie de la prison
enchaîné à mon lit
et il faisait chaud,
ma sueur s’écoulait à travers ce stupide
drap blanc,
et ils m’ont posé toutes sortes de questions ineptes
et je savais que je serais en retard au travail,
ce qui me tracassait énormément.

Charles Bukowski, Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines (The Days Run Away Like Wild Horses Over the Hills, 1969) ©Editions du Rocher pour la traduction française, 2008.


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le jeu de la baise

30 03 2008

un truc vraiment horrible,
c’est
de se retrouver au lit
nuit après nuit
avec une femme que l’on n’a plus
envie de baiser.

elles vieillissent, elles ne ressemblent plus
à rien - elles ont même tendance à
ronfler, à perdre
leur entrain.

alors, dans le lit, il arrive qu’en se retournant,
vos pieds touchent parfois les siens -
bon sang, c’est affreux ! -
et la nuit est là dehors
derrière les rideaux
qui vous enferme ensemble
dans la
tombe.

et le matin vous allez dans la
salle de bains, passez dans le couloir, parlez,
tenez des propos bizarres sur des oeufs frits et des moteurs
à démarrer.

mais assis face à face
il y a 2 étrangers
fourrant des toasts dans leurs bouches
brûlant leurs têtes et leurs tripes douloureuses avec du
café.

dans 10 millions de foyers en Amérique
c’est la même chose :
deux vies desséchées s’appuyant l’une sur
l’autre
et nulle part où
aller.

vous montez dans la voiture
vous vous rendez au boulot
et là-bas il y a encore plus d’étrangers, la plupart
maris et femmes de quelqu’un
d’autre, et à côté de la guillotine du travail, ils
flirtent et plaisantent et se pincent, et parfois même
réussissent à aller baiser en vitesse quelque part -
ils ne peuvent pas le faire chez eux -
puis ils
retournent chez eux
en attendant Noël ou la fête du travail ou
dimanche ou
quelque chose.

Charles Bukowski, Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines (The Days Run Away Like Wild Horses Over the Hills, 1969) ©Editions du Rocher pour la traduction française, 2008.

J’aime bien cette expression : "(…) à côté de la guillotine du travail".


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étreinte dans le noir

23 03 2008

le tumulte est dieu
la folie est dieu

la paix vivante éternelle est
la mort vivante éternelle.

l’angoisse peut tuer
ou l’angoisse peut soutenir la vie
mais la paix est toujours terrifiante
la paix est le pire de tout
marcher
parler
sourire,
paraître exister.

n’oubliez pas les trottoirs
les putains,
la trahison,
le ver dans le fruit,
les bars, les prisons,
les suicides des amants.

ici en Amérique
on a assassiné un président et son frère,
un autre président a démissionné.

ceux qui croient en la politique
sont comme ceux qui croient en dieu :
ils aspirent le vent par des pailles
tordues.

il n’y a pas de dieu
il n’y a pas de politique
il n’y a pas de paix
il n’y a pas d’amour
il n’y a pas d’autorité
il n’y a pas de plan

tenez-vous à l’écart de dieu
restez perturbé

glissez.

Charles Bukowski, Avec les damnés (Run With The Hunted, 1969~1993) ©Editions Grasset pour la traduction française.


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